En août 2026, deux incidents survenus à trois jours d’intervalle ont ravivé les interrogations sur la vulnérabilité de l’industrie européenne de défense. Le 10 août, un incendie suivi d’une explosion s’est déclaré sur le site de l’entreprise EMCO, près de Tryavna, en Bulgarie. Le 13 août, une puissante explosion a retenti dans l’usine KNDS Ammo Italy, située à environ 40 kilomètres de Rome. Les deux événements sont désormais observés dans le contexte plus large des risques de sabotage et de la pression exercée sur les stocks européens de munitions.
De Vrbetice aux arsenaux ukrainiens : un précédent qui pèse encore
Le précédent le plus connu reste celui des explosions survenues dans les dépôts de munitions de Vrbetice, en République tchèque, les 16 octobre et 3 décembre 2014. Après plusieurs années d’enquête, les services de renseignement tchèques ont attribué l’opération au renseignement militaire russe, le GRU.
Des épisodes similaires se sont produits en Ukraine. En octobre 2015, un dépôt de munitions a explosé à Svatove, dans la région de Louhansk. En mars 2017, une série d’explosions a frappé l’un des plus importants arsenaux ukrainiens à Balakliïa, dans la région de Kharkiv, où étaient stockées environ 138 000 tonnes de munitions. En septembre de la même année, un dépôt stratégique de Kalynivka, dans la région de Vinnytsia, a été touché, avec environ 83 000 tonnes de munitions. En octobre 2018, des explosions ont commencé dans le sixième arsenal situé près d’Ichnia, dans la région de Tchernihiv.
Les enquêteurs ukrainiens ont à plusieurs reprises envisagé l’hypothèse d’actes de sabotage liés aux services russes. À eux seuls, les arsenaux de Balakliïa et de Kalynivka ont perdu plus de 200 000 tonnes de munitions, portant un coup important aux réserves ukrainiennes avant l’invasion russe à grande échelle de 2022.
Une activité hybride russe en hausse en Europe
Selon des estimations du Center for Strategic and International Studies, le nombre d’incendies volontaires et d’actes de sabotage en Europe attribués à une activité russe est passé de deux incidents en 2022 à 12 en 2023, puis à 34 en 2024.
Les responsables occidentaux font désormais état de 145 épisodes documentés d’activités hybrides, allant des incendies et dégradations d’infrastructures aux cyberattaques et au recours à des exécutants recrutés.
Cette vulnérabilité est d’autant plus sensible que les stocks de munitions de nombreux pays de l’OTAN ont diminué. L’industrie européenne de défense commence seulement à augmenter sa production à grande échelle.
Sur le plan militaire, l’affaiblissement progressif des ressources d’un adversaire potentiel avant même le début d’un conflit peut offrir à Moscou un avantage stratégique, comparativement à des attaques contre des infrastructures mieux protégées une fois les hostilités déclenchées.
Les avertissements de la fin 2025
Fin 2025, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, avait averti que la Russie pourrait être en mesure de recourir à la force contre l’Alliance dans un délai d’environ cinq ans.
La direction de la Bundeswehr estimait également nécessaire de préparer l’Allemagne à un éventuel conflit majeur avec la Russie d’ici 2029, voire plus tôt.
Dans ce contexte, tout ralentissement de la production ou toute réduction supplémentaire des stocks européens de munitions pourrait servir les intérêts stratégiques de Moscou.
L’incident sur le site d’EMCO en Bulgarie
Le 10 août 2026, un incendie s’est propagé sur le site de l’entreprise EMCO, près de Tryavna, avant de provoquer une explosion dans un dépôt de munitions.
Selon la première version avancée par les autorités bulgares, le feu aurait été déclenché par un véhicule. L’entreprise avait toutefois déjà été citée dans des enquêtes portant sur de possibles opérations des services de renseignement russes.
Le propriétaire d’EMCO, Emilian Gebrev, avait été victime d’une tentative d’empoisonnement en 2015. Le parquet bulgare avait également examiné l’éventuelle implication de six ressortissants russes dans quatre explosions survenues entre 2011 et 2020 dans des dépôts et entreprises liés aux munitions.
Certains de ces sites stockaient des produits destinés à être exportés vers l’Ukraine et la Géorgie.
L’explosion de l’usine KNDS Ammo Italy
Trois jours plus tard, le 13 août, une puissante explosion s’est produite sur le site de KNDS Ammo Italy.
L’entreprise constitue un maillon important de l’industrie européenne de défense et produit notamment des munitions de moyen et gros calibres.
Selon les premières informations disponibles, un incendie se serait déclaré dans une zone dédiée au pressage de poudre avant de provoquer une importante explosion. La cause officielle de l’incident n’a pas encore été établie.
Même une interruption partielle de cette production pourrait réduire la capacité de l’Europe à assurer son approvisionnement en munitions d’artillerie, alors que les pays de l’Alliance cherchent précisément à reconstituer et à accroître leurs réserves.
Ce que ces incidents signifient pour la défense européenne
La proximité temporelle des deux événements rappelle les précédents actes de sabotage ayant visé des dépôts européens et des arsenaux ukrainiens.
Il serait toutefois impossible d’affirmer que chaque incendie ou explosion survenant dans une infrastructure militaire ou industrielle européenne est le résultat d’une opération russe. En revanche, il est établi que les services russes ont déjà eu recours à ce type d’opérations.
Dans le même temps, la réduction des stocks, le ralentissement de la production et l’augmentation de la vulnérabilité des infrastructures logistiques correspondent directement aux intérêts stratégiques de Moscou.
La succession des événements d’août 2026 — l’explosion d’EMCO, provisoirement attribuée par les autorités bulgares à un incendie provoqué par un véhicule, puis celle de KNDS Ammo Italy, dont l’origine reste officiellement indéterminée — est donc observée dans un contexte plus large : celui de la vulnérabilité croissante des capacités européennes de production et de stockage de munitions.
