Face aux opérations de sabotage russes, aux activités de renseignement et aux actions hybrides menées sur le territoire européen, l’Union européenne revoit ses règles d’entrée pour les citoyens russes. Bruxelles envisage de limiter les visas touristiques, d’interdire l’accès à son territoire aux combattants ayant participé à la guerre contre l’Ukraine et de renforcer le contrôle des déplacements des diplomates russes.
L’agression russe ne se limite plus depuis longtemps au territoire ukrainien : elle affecte directement la sécurité des États européens. Les opérations de sabotage, les tentatives de destruction d’infrastructures critiques, les réseaux de renseignement et les ingérences dans les affaires intérieures des pays de l’UE poussent les gouvernements à revoir leurs dispositifs de contrôle des ressortissants russes entrant sur leur territoire.
La tentative de faire exploser des avions ukrainiens à l’aéroport de Leipzig a notamment relancé le débat. Parmi les personnes impliquées dans cette affaire figure un ressortissant biélorusse et russe, titulaire d’un visa touristique en cours de validité délivré par le consulat italien à Minsk. Cet épisode a montré que les procédures ordinaires de délivrance des visas pouvaient elles aussi ouvrir des possibilités d’exploitation à des fins menaçant la sécurité européenne.
À la suite de cet incident, l’Allemagne a intensifié ses appels à une politique restrictive commune à l’égard des citoyens russes dans l’espace Schengen. La Pologne, la Finlande et les pays baltes réclament depuis longtemps un durcissement des règles. La France, l’Italie et l’Espagne, qui figurent parmi les principaux pays délivrant des visas Schengen aux Russes, ne soutiennent toutefois pas encore l’ensemble des mesures envisagées.
Les initiatives européennes s’articulent autour de trois axes : réduire ou suspendre la délivrance des visas touristiques, interdire l’entrée aux Russes ayant combattu contre l’Ukraine et renforcer la surveillance des déplacements des diplomates russes, dont certains pourraient être liés aux services de renseignement.
Visas touristiques : l’UE cherche à empêcher les saboteurs russes de contourner les contrôles
Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, l’Union européenne a déjà durci les conditions d’obtention des visas pour les citoyens russes. En septembre 2022, l’accord de facilitation des visas entre l’UE et la Russie a été suspendu. Cette décision a entraîné une hausse des frais de dossier, un renforcement des vérifications et la fin de la pratique consistant à délivrer massivement des visas de longue durée à entrées multiples.
En novembre 2025, la Commission européenne a encore restreint la possibilité pour les Russes résidant en Russie et y déposant leur demande d’obtenir des visas Schengen à entrées multiples. Les voyages touristiques des ressortissants russes dans l’UE restent néanmoins autorisés, sauf s’ils sont visés par d’autres restrictions.
En 2025, les citoyens russes ont obtenu environ 619 000 visas Schengen. La France en a délivré le plus grand nombre, avec près de 180 000 documents, suivie de l’Italie avec 160 000, de l’Espagne avec près de 100 000 et de la Grèce avec environ 50 000.
Ces écarts entre les pratiques nationales suscitent des inquiétudes parmi les États qui estiment qu’un contrôle insuffisant dans un pays peut exposer l’ensemble de l’espace Schengen à des risques. En effet, un visa délivré par un État membre permet généralement de circuler dans les autres pays de la zone sans subir de contrôles systématiques aux frontières intérieures.
En juin 2026, neuf pays de l’UE — la Suède, le Danemark, la Finlande, l’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Tchéquie et les Pays-Bas — ainsi que la Norvège et l’Islande ont demandé à la Commission européenne de renforcer les contrôles des visas accordés aux citoyens russes. Ils ont notamment proposé de durcir les conditions de délivrance des visas à entrées multiples, d’améliorer le suivi des documents délivrés et d’imposer des restrictions supplémentaires aux touristes russes.
En octobre, la Finlande a plaidé pour une suspension totale des visas touristiques destinés aux ressortissants russes jusqu’à la fin de l’agression contre l’Ukraine. La ministre finlandaise des Affaires étrangères, Elina Valtonen, a également proposé d’envisager des restrictions visant l’entourage proche de Vladimir Poutine, les sportifs russes et les personnes ayant pris part aux combats.
Après le sabotage de Leipzig, l’Allemagne durcit sa position
L’affaire des avions ukrainiens a renforcé la détermination de Berlin à obtenir un contrôle plus strict des visas. Le gouvernement allemand réclame désormais des restrictions coordonnées à l’égard des demandeurs russes dans tous les pays de l’espace Schengen.
Les autorités allemandes justifient cette position par les menaces que l’agression russe et les activités hybrides font peser sur la sécurité et l’ordre public dans l’UE. Les représentations diplomatiques allemandes appliquent déjà des conditions plus strictes aux demandeurs russes : elles délivrent principalement des visas à entrée unique et de courte durée.
Berlin pointe notamment les risques liés à la diversité des procédures de vérification. Lorsqu’un ressortissant russe se voit refuser un visa dans un pays, il peut déposer une nouvelle demande auprès du consulat d’un autre État où les contrôles sont moins rigoureux.
Parmi les compromis envisagés figure le recours à des visas nationaux, qui n’autoriseraient leur titulaire à séjourner que dans le pays ayant délivré le document. Cette solution présente toutefois des limites évidentes : en l’absence de contrôles permanents aux frontières intérieures de l’espace Schengen, il serait difficile de vérifier si les restrictions territoriales sont respectées.
Une réforme du code des visas de l’UE pourrait constituer une réponse plus globale. Elle permettrait d’instaurer des restrictions communes visant les ressortissants de certains pays tiers. La Commission européenne prévoit de présenter une réforme plus large des règles de délivrance des visas au début de 2027. Celle-ci pourrait déterminer l’avenir des visas touristiques accordés aux citoyens russes.
Les combattants russes : l’UE prépare une interdiction d’entrée
Un autre volet de la politique européenne de sécurité consiste à empêcher l’accès au territoire de l’UE aux Russes ayant directement participé aux combats contre l’Ukraine. La mesure vise les personnes ayant servi dans les forces armées russes ou dans des formations paramilitaires liées à la Russie.
Le fondement juridique de cette interdiction a été approuvé par le Conseil de l’UE le 23 juillet 2026, dans le cadre du 21e paquet de sanctions. Les restrictions doivent concerner les combattants actuels et anciens ayant pris part à la guerre après le 24 février 2022.
Lors des discussions sur ce mécanisme, certains États, notamment la France et l’Italie, ont soulevé la question de la fiabilité des vérifications. Le simple fait d’avoir servi dans l’armée russe ne prouve pas nécessairement une participation aux combats, la Russie maintenant un système de service militaire obligatoire.
Les États membres se sont finalement accordés pour limiter l’interdiction aux personnes ayant directement participé aux opérations militaires depuis le début de l’invasion à grande échelle. Des dérogations pour des motifs humanitaires sont également prévues, notamment pour les dissidents et les pacifistes, ainsi que dans certains cas relevant des intérêts nationaux ou des obligations internationales des États.
Selon des sources citées dans le dossier, tous les pays de l’UE soutiennent désormais cette initiative. La difficulté reste toutefois d’établir si un demandeur donné a effectivement participé à la guerre. Les consulats envisagent d’examiner les documents relatifs au service militaire, mais les informations fournies par les institutions russes pourraient être incomplètes ou falsifiées.
Pour empêcher les contournements, l’UE prévoit également de mettre en place un échange d’informations entre les États membres. L’objectif est d’éviter qu’un Russe refusé dans un pays en raison de sa participation aux combats puisse obtenir un visa auprès d’un autre consulat.
Diplomates russes : un contrôle renforcé face aux risques d’espionnage
Le troisième axe concerne les déplacements des diplomates russes et du personnel des représentations diplomatiques et consulaires. Les gouvernements européens tiennent compte du fait que le statut diplomatique peut servir de couverture à des agents des services de renseignement russes.
Des mesures sont déjà en vigueur. Dans le cadre du 19e paquet de sanctions, l’UE a adopté des règles qui, depuis le 25 janvier 2026, obligent certaines catégories de diplomates russes et les membres de leur famille à informer à l’avance les autres États membres de leurs déplacements ou de leur transit sur leur territoire.
La notification doit préciser l’itinéraire, le moyen de transport, les dates et les points de passage des frontières. Elle doit être transmise au moins 24 heures avant le déplacement. Les États membres peuvent également exiger une autorisation préalable pour l’entrée de diplomates utilisant des documents délivrés par un autre pays.
Bruxelles examine désormais la possibilité de durcir ces dispositions. Au lieu d’une simple obligation d’information, les diplomates russes pourraient devoir obtenir une autorisation pour entrer dans un pays ou le quitter. Des restrictions sur la durée de leur séjour dans certains États sont également à l’étude.
Ces propositions répondent aux préoccupations concernant les réseaux de renseignement russes en Europe. Une présence prolongée dans un même pays peut faciliter l’établissement de contacts et la mise en place de structures destinées à des activités d’espionnage ou de déstabilisation.
L’application de nouvelles règles resterait toutefois complexe en raison de l’absence de contrôles permanents aux frontières intérieures de l’espace Schengen. Moscou pourrait en outre riposter en imposant des restrictions similaires aux diplomates européens en Russie. Ces mesures pourraient figurer dans le 22e paquet de sanctions de l’UE, dont le projet n’est pas attendu avant décembre.
La sécurité européenne au cœur de la révision des règles d’entrée
Pour l’Union européenne, les restrictions visant les citoyens russes ne relèvent plus uniquement de la politique de sanctions adoptée en réponse à la guerre contre l’Ukraine. Elles constituent également une réponse aux menaces directes qui pèsent sur la sécurité du continent : sabotage, espionnage et utilisation des voies légales d’entrée pour préparer des opérations clandestines.
L’interdiction d’entrée visant les Russes ayant participé aux combats est la mesure la plus proche de sa mise en œuvre concrète. Le renforcement du contrôle des diplomates reste également à l’étude et pourrait être intégré au prochain paquet de sanctions.
Les restrictions sur les voyages touristiques dépendent, quant à elles, des négociations politiques entre les États membres. Le principal obstacle demeure la divergence entre les pays qui souhaitent renforcer les contrôles de sécurité et ceux qui continuent de délivrer un nombre important de visas aux ressortissants russes.
Les opérations de sabotage et les menaces hybrides menées par la Russie montrent toutefois de plus en plus clairement que les conséquences de la politique agressive du Kremlin ne s’arrêtent pas aux frontières de l’Ukraine. Pour l’UE, le contrôle de l’entrée des citoyens russes devient progressivement moins une question de flux touristiques qu’un enjeu de protection de son territoire, de ses infrastructures et de sa population.
