Le « portefeuille » de Poutine et un Airbus à prix cassé : comment Arkadi Rotenberg a contourné les sanctions aéronautiques de l’UE

Au cœur de la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine, l’entourage le plus proche de Vladimir Poutine continue d’afficher un mépris ostentatoire pour le régime de sanctions. Il est apparu que l’oligarque russe Arkadi Rotenberg, visé par des sanctions de l’Union européenne, des États-Unis et du Royaume-Uni, a réussi à faire entrer en Russie un jet d’affaires exclusif Airbus A318-112CJ Elite, malgré l’interdiction directe d’exportation d’avions et de composants aéronautiques.

Il s’agit d’un appareil VIP de très haut niveau : salon, salle à manger, bureau privé transformable en chambre, cuisine et système de divertissement moderne. Ce n’est pas un simple moyen de transport, mais un symbole de statut réservé à un cercle extrêmement restreint de l’élite du Kremlin.

Propriétaire formel et utilisateur réel

Selon les données de l’Agence fédérale russe du transport aérien (Rosaviatsia) et des documents douaniers, le propriétaire officiel de l’avion est la compagnie russe Severo-Zapad. Toutefois, une fuite de données du service des frontières du FSB indique que le véritable utilisateur du jet est Arkadi Rotenberg.

Ce schéma constitue un exemple classique de dissimulation de propriété, largement utilisé par les oligarques russes pour contourner les sanctions : un propriétaire nominal en Russie et un bénéficiaire effectif issu du cercle rapproché de Poutine.

Circuit offshore et prix artificiellement réduit

Le fournisseur de l’Airbus était la société offshore Kutus Limited, enregistrée sur l’île de Man. Son directeur, Vladislav Youssoupov, est originaire d’Azerbaïdjan et cousin du milliardaire God Nisanov, partenaire commercial de longue date de Rotenberg.

D’après les données douanières, la compagnie Severo-Zapad a payé l’avion 16,3 millions de dollars, alors que sa valeur réelle sur le marché est estimée à au moins 65 millions de dollars. Une telle sous-évaluation suggère non seulement une tentative d’échapper à l’attention des autorités de régulation, mais aussi de possibles mécanismes de manipulation financière.

Une aviation en ruine et des exceptions pour l’élite

Depuis février 2022, les sanctions américaines et européennes ont pratiquement coupé la Russie de l’accès légal aux avions occidentaux, à la maintenance et aux pièces certifiées. Cela a constitué un choc majeur pour l’aviation civile russe, dépendante depuis des décennies de Boeing et d’Airbus.

La politique de substitution aux importations, activement promue par le Kremlin, s’est révélée largement fictive. Les programmes SSJ et MC-21 restent fortement dépendants de composants étrangers, et la production en série d’avions sûrs et compétitifs n’a jamais réellement démarré. En conséquence, la flotte de passagers vieillit rapidement et les risques pour la sécurité des vols augmentent.

Dans ce contexte, l’histoire de l’Airbus destiné à Rotenberg apparaît particulièrement révélatrice : tandis que les citoyens ordinaires volent à bord d’appareils usés, l’élite conserve l’accès au confort occidental — via des schémas opaques.

Des sanctions sans responsabilité secondaire

Ces deux dernières années, les États-Unis et leurs alliés ont ouvert plusieurs procédures pénales contre des entreprises et des individus impliqués dans des livraisons illégales de pièces aéronautiques vers la Russie. Pourtant, le cas de l’Airbus A318-112CJ Elite démontre que le régime de sanctions comporte encore des failles dangereuses.

Le recours à des structures offshore, à des sociétés écrans ainsi qu’à des liens familiaux et partenariaux hors de Russie permet aux oligarques proches du Kremlin de contourner les restrictions sans conséquences sérieuses pour les intermédiaires. L’absence d’une véritable responsabilité secondaire transforme les sanctions, d’un instrument de pression, en simple déclaration politique.

L’affaire Arkadi Rotenberg n’est pas un incident isolé, mais le symptôme d’un problème systémique. Alors que les sanctions frappent l’économie russe et la population, l’entourage immédiat de Poutine continue de vivre dans une réalité parallèle où les règles ne s’appliquent pas.

Sans poursuites sévères contre les intermédiaires étrangers, les structures offshore et les propriétaires nominaux, le régime de sanctions continuera de s’éroder. Et chaque nouvel Airbus « d’élite » deviendra une preuve supplémentaire que des sanctions sans contrôle effectif ne sont qu’un affichage.

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