Ne pas faire croire, mais faire douter : comment la Russie attaque l’espace informationnel français

Une nouvelle vulnérabilité apparaît dans l’espace informationnel français : une fausse information ne provient plus nécessairement d’un site inconnu. Elle peut se présenter sous la forme d’un article attribué à une chaîne de télévision, un quotidien ou une agence de presse reconnue, avec son logo, sa mise en page habituelle, son nom et même de fausses citations.

C’est cette évolution que met en évidence une étude de NewsGuard. Selon ses données, le nombre de faux contenus utilisant l’identité de médias connus a augmenté de 850 % en un an. Alors que les chercheurs en avaient recensé 44 au premier semestre 2025, ils en ont identifié 421 sur la même période en 2026.

Il ne s’agit plus de manipulations isolées. Les trois opérations d’influence pro-russes analysées par NewsGuard ont produit près de 950 faux articles en utilisant les noms de 163 marques médiatiques dans 21 pays.

Pour la France, ces chiffres revêtent une importance particulière.

Ce ne sont plus les médias russes qui sont falsifiés, mais les médias français

Parmi les 15 médias dont l’identité a été le plus souvent utilisée pour donner une apparence de crédibilité à de faux contenus, huit sont français.

La liste comprend notamment Libération, Le Figaro, Le Parisien, BFMTV, l’AFP, Charlie Hebdo et FRANCE 24. Euronews, dont le siège est en France, a également été particulièrement ciblée, avec 82 faux contenus recensés entre mars 2023 et septembre 2026.

Le choix de ces médias n’est pas anodin. Pour les réseaux pro-russes, il est inutile de construire une nouvelle marque médiatique dont le public se méfierait. Il est beaucoup plus efficace de s’approprier la réputation d’un média déjà établi.

Un faux site peut reproduire l’apparence graphique d’un véritable journal, tandis que son adresse peut ne différer de l’originale que par un détail. Une fois à l’intérieur, le lecteur découvre un article que la rédaction concernée n’a pourtant jamais publié.

Pour un lecteur ordinaire, la frontière entre une information authentique et une fabrication devient ainsi de plus en plus difficile à identifier.

La véritable cible n’est pas le mensonge, mais la défiance

C’est là que se situe le changement majeur de méthode.

La désinformation n’a plus nécessairement besoin de convaincre le public d’une contre-vérité précise. Il peut lui suffire de créer, lors de la prochaine information, un réflexe de doute.

Le problème est particulièrement complexe pour une démocratie.

Lorsqu’un faux article cherche à faire croire à une information mensongère, il peut être démenti. Mais lorsque des dizaines de contenus falsifiés finissent par installer l’idée que « tout le monde ment », le fact-checking traditionnel perd une partie de son efficacité.

NewsGuard souligne précisément ce risque : l’effet à long terme de ces campagnes pourrait être d’affaiblir la confiance dans les institutions elles-mêmes, plutôt que de promouvoir uniquement un récit favorable à Moscou.

Et cette dimension devient particulièrement importante à l’approche d’une échéance électorale.

La présidentielle de 2027 change l’échelle du risque

La France entre progressivement dans une période de compétition politique accrue à l’approche de l’élection présidentielle de 2027.

Dans ce contexte, les opérations d’influence russes peuvent exploiter davantage les fractures et controverses déjà présentes dans le débat politique français.

Les attaques visant Raphaël Glucksmann, Gabriel Attal et Édouard Philippe en constituent un exemple. Tous trois se sont prononcés en faveur de la poursuite du soutien à l’Ukraine et ont été ciblés par de faux contenus associés à des réseaux pro-russes.

Le mécanisme change alors de nature : il n’est plus nécessaire d’inventer un responsable politique, il suffit de lui inventer des propos.

Une fausse citation peut donner l’impression qu’un candidat a soutenu une mesure qu’il rejette, adopté une position qu’il n’a jamais défendue ou tenu des propos totalement contraires à ses déclarations réelles.

Pendant une campagne électorale, même une diffusion limitée dans le temps peut suffire à créer des difficultés, car le démenti circule presque toujours moins vite que le contenu initial.

L’Ukraine reste l’un des principaux terrains de la désinformation

La position française sur la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine demeure un axe important des opérations informationnelles.

Selon NewsGuard, certaines vagues de désinformation apparaissent en parallèle d’événements mettant en évidence le soutien diplomatique de la France à Kyiv. Une déclaration d’Emmanuel Macron, une visite d’une délégation française en Ukraine ou une autre initiative diplomatique peuvent ainsi être suivies de la diffusion de nouveaux faux contenus.

La question ukrainienne devient alors un instrument du débat informationnel intérieur français.

L’objectif n’est pas nécessairement de convaincre les Français d’adopter la position de Moscou. Il peut être beaucoup plus simple de faire naître des interrogations : combien la France aide-t-elle réellement l’Ukraine ? Où va l’argent ? Que disent les militaires français ? Le gouvernement dissimule-t-il l’ampleur réelle de la guerre ?

Plus ces questions sont accompagnées de « preuves » fabriquées, plus il devient difficile pour le citoyen de distinguer un débat politique légitime d’une opération d’influence.

Moscou s’adresse désormais aussi aux intelligences artificielles

L’un des aspects les plus récents de cette stratégie concerne un nouvel intermédiaire : l’intelligence artificielle.

NewsGuard a identifié un cas dans lequel une fausse information affirmant que des militaires ukrainiens étaient massivement évacués vers la France s’est retrouvée dans l’environnement informationnel utilisé par des systèmes d’IA.

Un réseau d’information russe diffusait notamment l’affirmation selon laquelle des milliers de militaires ukrainiens auraient déserté après avoir été soignés en France et auraient rejoint des réseaux criminels.

Les données officielles françaises présentent une réalité différente : entre février 2022 et avril 2025, un peu plus de 200 Ukrainiens avaient été transférés vers des établissements hospitaliers français, parmi lesquels des militaires blessés et des enfants souffrant de pathologies graves.

Mais l’épisode révèle surtout une nouvelle vulnérabilité : la désinformation peut désormais viser non seulement l’utilisateur, mais aussi l’algorithme qui pourra ensuite devenir l’intermédiaire entre le faux contenu et le public.

Les règles de la guerre informationnelle s’en trouvent profondément modifiées.

La production de faux contenus change d’échelle

Un autre élément du dispositif est constitué par le réseau « Pravda », que les chercheurs associent à la diffusion de contenus favorables au Kremlin.

Selon NewsGuard, ce réseau regroupe environ 280 sites. En 2025, ils auraient publié près de 6,3 millions de contenus, diffusant 115 affirmations considérées comme fausses.

L’importance de ces chiffres ne tient pas uniquement au volume.

La désinformation tend désormais vers une forme de production industrielle : un même récit peut être traduit dans des dizaines de langues, adapté à différents pays, transformé en article, publication sur les réseaux sociaux ou vidéo, puis présenté à nouveau comme une information indépendante.

C’est pourquoi le modèle traditionnel consistant à « identifier un faux contenu puis le démentir » répond de moins en moins à la réalité de ces opérations.

La campagne électorale pourrait mettre le système médiatique à l’épreuve

La France entre dans une période politiquement sensible, où la confiance dans l’information devient aussi importante que l’information elle-même.

Pour les rédactions, cela implique de détecter plus rapidement les falsifications. Pour les institutions publiques, il s’agit de documenter l’origine des opérations informationnelles. Pour les plateformes numériques et les concepteurs de systèmes d’IA, le défi consiste également à prendre en compte la possibilité que les données accessibles aux algorithmes soient volontairement contaminées par des contenus fabriqués.

Pour le public, le problème est encore plus simple : si l’on peut falsifier non seulement une information, mais aussi un site, un logo, une citation et les traces numériques censées l’authentifier, l’apparence d’un contenu ne peut plus suffire à établir sa fiabilité.

La campagne décrite par NewsGuard illustre précisément cette évolution. Son impact potentiel ne se mesure pas seulement au nombre de personnes ayant cru à une fausse information.

Il se mesure aussi au nombre de personnes qui, après avoir été confrontées à des dizaines de falsifications, commencent à douter de ce qu’elles ont pourtant devant les yeux.

À l’approche de la présidentielle française de 2027, cette bataille pour la confiance pourrait ainsi devenir l’un des enjeux majeurs de la sécurité informationnelle du pays.

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