L’uranium hors sanctions : comment la France maintient un canal nucléaire de coopération avec la Russie

Malgré près de quatre années de guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine et une pression sans précédent des sanctions de l’Union européenne, le secteur nucléaire demeure l’un des rares domaines où la coopération avec Moscou n’a, de facto, jamais été interrompue. Fin janvier 2026, les médias ont révélé que la France poursuivait son commerce de l’uranium avec la Fédération de Russie — de manière discrète, sans annonces publiques, mais de façon systématique et continue.

Il ne s’agit pas d’opérations isolées, mais d’un canal stable d’interactions économiques qui fonctionne depuis le début de l’invasion à grande échelle et qui procure à la Russie des recettes en devises régulières.

Pourquoi le secteur nucléaire est resté une « exception »

Contrairement aux secteurs du pétrole, du gaz ou du charbon, l’industrie nucléaire de l’UE n’a pas été soumise à des sanctions directes. La raison en est une dépendance technologique profonde de certains États européens — en premier lieu la France — vis-à-vis des capacités russes d’enrichissement et de retraitement de l’uranium.

La France continue d’importer de l’uranium enrichi, dont une part significative est liée au cycle nucléaire russe. Formellement, les livraisons transitent par le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, mais sur le plan logistique et technologique, elles restent intégrées au système de production de la Fédération de Russie. Cela permet à Moscou de conserver une influence stratégique dans un secteur critique, même dans un contexte d’isolement international.

Orano et Rosatom : les nœuds clés du dispositif

Du côté français, l’acteur central est l’entreprise Orano (anciennement Areva). Elle n’importe pas seulement de l’uranium enrichi, mais exporte également du combustible nucléaire usé vers la Russie pour y être retraité, sur le site spécialisé de Seversk. À ce jour, cette installation est la seule au monde disposant de capacités industrielles permettant un tel retraitement à grande échelle.

Côté russe, le dispositif implique des structures contrôlées par Rosatom, notamment Uranium One. Ainsi, malgré la guerre et les sanctions, la Russie demeure un partenaire technologique indispensable pour l’une des principales puissances nucléaires européennes.

Financer la guerre sous couvert de « l’atome civil »

Le fonctionnement de ce canal ne signifie pas seulement la poursuite de la coopération économique, mais aussi des flux financiers réguliers au profit de l’État russe. Dans un contexte où le budget de la Fédération de Russie est de plus en plus orienté vers le complexe militaro-industriel, toute entrée de devises peut potentiellement contribuer à la poursuite de la guerre contre l’Ukraine.

De facto, le secteur nucléaire est devenu l’un des rares canaux légaux de commerce entre la Russie et l’UE — une exception qui fragilise la cohérence globale de la politique de sanctions occidentale.

Pourquoi les sanctions contre le nucléaire seraient dangereuses pour le Kremlin

L’introduction de sanctions visant Rosatom et ses filiales porterait un coup sévère à l’un des secteurs d’exportation les plus rentables et technologiquement sensibles de la Russie. Le Kremlin perdrait des contrats à long terme, des flux financiers en devises et un levier d’influence politique sur les pays utilisateurs d’énergie nucléaire.

À moyen terme, cela réduirait considérablement la capacité de la Russie à financer son complexe militaro-industriel et à entretenir l’image d’un « partenaire technologique incontournable ». C’est précisément pour cette raison que Moscou déploie d’importants efforts afin de maintenir le secteur nucléaire en dehors du périmètre des sanctions.

Les sanctions sélectives comme source de vulnérabilité

Même une réduction partielle de la part russe dans les approvisionnements en uranium ne change pas un fait fondamental : la France, comme l’Union européenne dans son ensemble, reste dépendante de l’infrastructure nucléaire russe. Cette dépendance crée un potentiel de chantage politique et affaiblit la crédibilité des sanctions en tant qu’outil de dissuasion.

Lorsque les sanctions s’appliquent pleinement dans un secteur énergétique mais sont largement ignorées dans un autre, cela alimente un sentiment de sélectivité et de double standard.

Ce que l’Occident doit faire

Sortir de cette impasse n’est possible qu’à travers une réduction progressive — mais clairement définie dans le temps — de la coopération nucléaire avec la Russie. En parallèle, l’Occident doit investir dans ses propres capacités d’enrichissement et de retraitement de l’uranium afin de réduire sa dépendance technologique.

Le levier principal demeure l’imposition de sanctions contre Rosatom et ses flux financiers, même si leur mise en œuvre devait être graduelle. Sans cela, le secteur nucléaire continuera d’être le maillon faible de l’ensemble de la politique de sanctions à l’égard de l’État agresseur.

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