La campagne présidentielle en France dépasse de plus en plus le cadre d’une simple confrontation entre partis. Au cœur de la prochaine élection se trouve désormais la question de ce que sera l’État français après 2027 et de la mesure dans laquelle il restera étroitement lié au projet européen.
La députée européenne du parti Renaissance, Fabienne Keller, a déclaré dans une interview à Ukrinform que l’un des scénarios les plus dangereux serait une éventuelle qualification au second tour de représentants des camps de l’extrême droite et de l’extrême gauche, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon.
Selon elle, une telle configuration serait le résultat d’une polarisation politique croissante en France. Mais c’est surtout la perspective d’une arrivée au pouvoir du Rassemblement national qui inquiète Fabienne Keller.
Il ne s’agit déjà plus seulement d’immigration ou d’économie
L’élection française de 2027 porte de plus en plus sur l’avenir de l’architecture de la République française, et non plus seulement sur certains points des programmes électoraux.
Fabienne Keller attire l’attention sur les projets du Rassemblement national visant à revoir la Constitution de la Ve République et à modifier plusieurs principes fondamentaux de l’organisation de l’État. Selon elle, les changements proposés par l’extrême droite pourraient affecter l’équilibre entre les institutions, les droits des citoyens et le système des normes juridiques.
Cette question dépasse désormais largement la traditionnelle opposition entre la gauche, le centre et la droite.
En août, le quotidien français Le Monde évoquait les différents scénarios constitutionnels envisagés par Le Pen, notamment l’organisation de référendums sur l’immigration et la modification des mécanismes de révision de la Constitution. Les experts cités par le journal mettaient en garde contre les conséquences possibles pour l’État de droit et la stabilité du système constitutionnel.
C’est précisément pourquoi la controverse autour de Le Pen se transforme progressivement en un débat sur les limites du pouvoir du futur président français.
Le conflit avec le droit européen pourrait devenir systémique
Autre point que Fabienne Keller considère comme particulièrement préoccupant : la position du Rassemblement national à l’égard de l’Union européenne.
Le parti prône une réduction de la contribution française au budget de l’UE. En septembre 2026, des représentants du RN ont de nouveau déclaré vouloir réduire les versements français au budget européen et se sont opposés à l’augmentation des ressources financières de Bruxelles.
Parallèlement, le programme politique du parti prévoit de renforcer le contrôle national dans des domaines qui sont aujourd’hui largement régis par les règles européennes.
Pour la France, qui compte parmi les États fondateurs de l’intégration européenne, cela constituerait un changement majeur de cap politique.
La question n’est déjà plus de savoir combien de compétences sont détenues par Bruxelles. La question est de savoir si la France est prête à défendre systématiquement la primauté du droit national lorsque celui-ci entrerait en conflit avec le droit de l’UE.
Cela pourrait avoir des conséquences pour l’ensemble de l’Union. Le budget européen, par exemple, est adopté selon une procédure commune entre le Conseil de l’UE et le Parlement européen, tandis que le budget à long terme pour 2028-2034 se trouve actuellement précisément dans une phase où les États membres définissent sa future architecture.
Une modification de la position de Paris ne concernerait donc inévitablement pas uniquement la politique intérieure française.
Le facteur français pour l’Europe
La France occupe une place particulière au sein de l’Union européenne. Sa position détermine non seulement l’équilibre interne entre les États membres, mais également les politiques communes dans les domaines de la défense, des finances, des migrations et des relations extérieures.
C’est précisément pourquoi une éventuelle modification de la politique française fait l’objet d’une attention particulière à Bruxelles avant même l’élection. Le Financial Times a rapporté que les gouvernements européens cherchent à accélérer l’adoption de plusieurs décisions importantes avant l’élection présidentielle française de 2027, notamment par crainte qu’un futur gouvernement dirigé par Le Pen puisse bloquer ou revoir certaines initiatives européennes.
Cela montre l’ampleur du problème : il ne s’agit déjà plus de savoir si Paris modifiera quelques orientations de sa politique. Il s’agit de la capacité de la France à rester l’un des principaux moteurs de l’intégration européenne.
Si le deuxième État membre de l’UE par sa population commence à écarter systématiquement les règles européennes au profit de décisions nationales, cela créerait une pression supplémentaire sur l’ensemble du système.
Le principal danger ne réside pas dans le simple fait d’un changement politique
L’arrivée au pouvoir d’une nouvelle force politique constitue en elle-même une composante normale du processus démocratique. Le problème apparaît lorsque, parallèlement au changement politique, les règles sur lesquelles repose le système lui-même sont remises en question.
C’est précisément ce que Fabienne Keller évoque lorsqu’elle parle de la Constitution, du droit européen et du rôle de la France dans l’UE.
La Ve République française a traversé de nombreuses crises politiques, ainsi que des changements de présidents, de gouvernements et de majorités parlementaires. Sa stabilité institutionnelle dépend en grande partie du fait que les forces politiques se succèdent sans détruire les règles fondamentales du jeu.
C’est pourquoi les propositions de réforme constitutionnelle revêtent une importance particulière.
Si un nouveau pouvoir tente de remodeler le système en fonction de sa propre vision politique, le conflit pourrait alors ne plus opposer Le Pen à ses adversaires, mais le pouvoir exécutif aux institutions constitutionnelles et à l’ordre juridique européen.
L’élection de 2027 déterminera plus que le prochain président
La campagne présidentielle française se transforme progressivement en une confrontation sur la direction que prendra le pays dans les années à venir.
Pour les partisans de Le Pen, cela pourrait représenter une occasion de renforcer la souveraineté nationale et de revoir les relations avec Bruxelles. Pour ses opposants, il s’agirait d’un risque d’affaiblissement des institutions françaises et de l’unité européenne. Il ne s’agit déjà plus simplement d’un débat sur l’immigration, la politique sociale ou le budget.
En jeu : l’équilibre entre la souveraineté nationale et les obligations européennes, entre le pouvoir présidentiel et les limites constitutionnelles, entre les intérêts français et la politique commune de l’UE.
C’est pourquoi les propos de Fabienne Keller sur « l’ampleur exceptionnelle du risque » ne concernent pas uniquement l’éventualité d’un second tour. Ils portent sur une possible modification de la trajectoire politique elle-même de la France.
Et puisque la France reste l’un des principaux États de l’Union européenne, tout changement de cap radical de Paris aurait inévitablement une dimension européenne.
