Vladimir Poutine a signé un décret prévoyant le transfert forcé sous contrôle russe des actifs d’Auchan et de l’ancienne Leroy Merlin, ainsi que ceux du groupe suisse Nestlé et de plusieurs entreprises logistiques. Le Kremlin tente de présenter cette mesure comme une « riposte symétrique » aux sanctions occidentales et au gel des avoirs russes.
Mais il est essentiel de ne pas confondre deux mécanismes totalement différents.
Les sanctions contre la Russie ont été adoptées dans le cadre de procédures juridiques établies par des États et des organisations internationales, en réponse à l’agression russe contre l’Ukraine et aux menaces pesant sur la sécurité internationale. La saisie forcée de biens appartenant à des entreprises étrangères par les autorités russes ne devient pas automatiquement légale parce que Moscou la présente comme une mesure de rétorsion.
Le Kremlin joue sur les mots
Depuis des années, la propagande russe affirme que l’Occident « pille » la Russie en gelant ses avoirs.
Moscou utilise désormais cette rhétorique pour justifier ses propres actions.
Pourtant, il existe une différence fondamentale entre le gel d’avoirs dans le cadre d’un régime de sanctions et la redistribution forcée de biens au profit de structures contrôlées par l’État russe.
Les sanctions reposent sur une base politique et juridique précise : elles visent à limiter les capacités d’un État qui mène une guerre contre l’Ukraine et représente une menace pour la sécurité européenne.
La Russie, elle, utilise l’argument de la rétorsion pour justifier des mesures visant des entreprises appartenant à des investisseurs étrangers.
Qualifier une confiscation de « riposte symétrique » ne la rend pas pour autant légale.
Les entreprises françaises sont particulièrement touchées
L’impact sur les entreprises françaises est particulièrement révélateur.
Auchan est présent sur le marché russe depuis 2002 et y a développé un vaste réseau d’environ 230 magasins dans une centaine de villes.
Leroy Merlin est présent en Russie depuis 2004. Après le début de la guerre à grande échelle, ses activités russes ont été rebaptisées « Lemana PRO » et la structure de propriété a été réorganisée.
Malgré cela, les autorités russes peuvent désormais prendre le contrôle de ces actifs, indépendamment des changements intervenus auparavant dans leur structure juridique.
Les entreprises françaises ont construit leur activité en Russie pendant des décennies, mais le Kremlin dispose désormais de leurs actifs comme s’il s’agissait de sa propre propriété.
Les sanctions ne sont pas apparues de nulle part
Moscou préfère présenter les restrictions occidentales comme si les États européens avaient simplement décidé de punir la Russie pour des raisons économiques.
Or, la politique de sanctions est intervenue après des actes précis de l’État russe.
Après l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, les pays occidentaux ont adopté des restrictions visant l’État russe, son secteur financier, son industrie de défense, ainsi que certaines entreprises et personnes physiques.
L’objectif de ces mesures est de réduire les ressources dont la Russie dispose pour financer la guerre, limiter son accès aux technologies et augmenter le coût de la poursuite de l’agression.
Cela est fondamentalement différent d’une situation dans laquelle un État s’empare d’une entreprise étrangère et en transfère le contrôle à une autre structure.
Le Kremlin a lui-même créé le mécanisme de confiscation
Les autorités russes ont progressivement mis en place l’infrastructure juridique et administrative permettant ce type de redistribution.
En 2024, Poutine a signé un décret autorisant l’utilisation de biens américains situés en Russie pour compenser d’éventuels dommages liés à la saisie d’avoirs russes aux États-Unis.
À l’automne 2025, les autorités russes ont encore accéléré la procédure de nationalisation des actifs étrangers. Le délai d’évaluation des biens a été ramené à 10 jours, tandis que les opérations concernant les actifs confisqués ont été confiées à Promsvyazbank, liée au ministère russe de la Défense.
Ce mécanisme est désormais appliqué à de grandes entreprises internationales.
Il ne s’agit donc plus d’un conflit ponctuel autour d’une seule entreprise.
Le Kremlin met progressivement en place un système permettant de transformer les actifs étrangers en ressources contrôlées par l’État.
Qui reçoit les actifs français ?
Un autre élément est particulièrement important : la structure à laquelle ces actifs sont transférés.
La société par actions « L.E.V. Management » a été enregistrée à Moscou en octobre 2024. L’identité de ses bénéficiaires effectifs n’est pas rendue publique et, avant de recevoir les actifs étrangers, l’entreprise n’avait pas d’activité commerciale comparable à l’ampleur des biens qui lui sont désormais attribués.
Une question essentielle se pose donc : pourquoi précisément cette structure obtient-elle le contrôle des actifs de groupes internationaux ?
Si les autorités russes considèrent cette opération comme légale et transparente, pourquoi les bénéficiaires effectifs de la structure qui reçoit ces importants actifs étrangers restent-ils inconnus ?
Cela ne fait qu’alimenter les interrogations sur la nature réelle de l’opération.
Les entreprises françaises n’ont pas été protégées, même après la restructuration de leur propriété
Le cas de Leroy Merlin est particulièrement révélateur.
En 2023, le groupe français Adeo s’était pratiquement retiré de la propriété directe de l’entité russe, en transférant 99,99 % des actions à une société basée aux Émirats arabes unis.
L’activité russe avait été rebaptisée « Lemana PRO ».
Cependant, les décisions prises ensuite par Moscou montrent que la modification de la structure juridique n’a pas constitué une garantie de protection des actifs.
Pour les investisseurs étrangers, le signal est important : même lorsqu’une entreprise tente de trouver une formule de compromis, de restructurer sa présence ou de transférer le contrôle à une entité locale ou à une société d’un pays tiers, l’État russe peut toujours intervenir et décider du sort de l’actif.
La « riposte symétrique » n’efface pas le droit international
L’argument russe repose sur une formule simple : l’Occident gèle des avoirs russes, donc la Russie saisit des actifs occidentaux.
Mais les relations internationales ne fonctionnent pas selon le principe « on nous l’a fait, donc nous pouvons faire la même chose ».
La légalité d’une mesure dépend de sa base juridique, de la procédure suivie et des circonstances, et non de son caractère prétendument symétrique.
Les sanctions contre la Russie sont liées à ses actes internationalement illicites, notamment à son agression contre l’Ukraine. La saisie russe des biens appartenant à des entreprises étrangères doit, elle, être évaluée séparément au regard du droit russe applicable et des normes pertinentes du droit international, notamment celles relatives à la protection des investissements et de la propriété étrangers.
La formule russe de « riposte symétrique » ne suffit donc pas, à elle seule, à établir la légalité de l’opération.
Le Kremlin sanctionne les entreprises qui ne sont pas parties
Le paradoxe est particulièrement frappant.
Après le début de la guerre à grande échelle, les entreprises françaises ont subi une forte pression politique en raison du maintien de leurs activités en Russie. Pourtant, elles n’ont obtenu aucune garantie de Moscou quant à la protection de leurs actifs.
Désormais, le message est inverse : rester en Russie comporte des risques, mais quitter la Russie peut également entraîner le risque de perdre ses actifs.
Pour les entreprises, cela détruit l’idée même d’un environnement d’investissement prévisible.
Si l’État peut à tout moment changer le propriétaire d’une grande entreprise par une décision administrative, la propriété étrangère cesse d’être un actif économiquement protégé et devient un instrument de négociation politique.
Moscou veut mettre sur le même plan sanctions et confiscations
C’est précisément là que se trouve l’un des principaux ressorts de la communication du Kremlin.
Moscou cherche à donner l’impression que la Russie et les pays occidentaux font exactement la même chose : l’Occident « volerait » les actifs russes et la Russie ne ferait qu’en faire autant en retour.
Une telle comparaison efface pourtant la cause et le contexte des sanctions.
Les restrictions occidentales sont intervenues en réaction à l’agression russe contre l’Ukraine, à l’occupation de territoires ukrainiens, aux crimes de guerre et aux menaces qui pèsent sur la sécurité européenne. Elles sont adoptées dans le cadre des procédures nationales et internationales applicables.
La confiscation d’actifs français par la Russie résulte, elle, d’une décision des autorités russes et vise directement à redistribuer la propriété d’entreprises étrangères présentes en Russie.
Il ne s’agit donc pas de deux processus équivalents.
Les entreprises françaises deviennent les otages de la politique russe
Auchan et Leroy Merlin illustrent particulièrement bien la manière dont le Kremlin utilise les actifs économiques dans son affrontement politique avec l’Occident.
Les entreprises françaises ont investi pendant des années sur le marché russe. Désormais, leurs biens deviennent partie intégrante de la riposte de Moscou à la politique occidentale.
Et cela devrait être pris en compte non seulement par les entreprises concernées, mais aussi par les États européens.
Car il ne s’agit plus seulement du sort de deux enseignes de distribution.
Le Kremlin montre que les biens étrangers en Russie peuvent être saisis lorsque l’État estime qu’il est politiquement opportun de le faire.
La décision de Poutine est un avertissement à l’ensemble du secteur français
Pour la France, cette affaire dépasse largement le cas de deux enseignes.
Elle montre que la présence économique en Russie comporte désormais non seulement un risque commercial, mais aussi un risque politique direct.
Les entreprises peuvent modifier leur structure juridique, transférer des participations, changer le nom de leurs réseaux ou réduire leur présence. Mais si l’État russe décide de procéder à une redistribution forcée des actifs, les possibilités de résistance des entreprises au sein du système russe restent extrêmement limitées.
C’est pourquoi la saisie des actifs d’Auchan et de Leroy Merlin doit être considérée comme un signal qui dépasse largement leurs propriétaires.
C’est un signal adressé à l’ensemble du secteur français : le Kremlin est prêt à utiliser la juridiction russe pour redistribuer des actifs français en fonction de ses propres intérêts politiques.
La présence de Nestlé et d’entreprises logistiques montre par ailleurs que le phénomène dépasse désormais le seul secteur français.
Les autorités russes mettent progressivement en place un système dans lequel le capital étranger peut pendant des années développer le marché, créer des emplois et générer des revenus, mais où, au bout du compte, la décision sur la propriété de l’entreprise revient non pas à l’investisseur, mais au Kremlin.
