Comment Vladimir Poutine a-t-il réussi à conserver le pouvoir pendant plus d’un quart de siècle ? Derrière l’image officielle du président russe apparaît un système fondé sur un cercle restreint de fidèles, les services de sécurité et le contrôle de l’information. La guerre contre l’Ukraine occupe désormais une place centrale dans ce dispositif. Une vaste enquête de deux journalistes russes en exil cherche à comprendre comment ce système s’est progressivement construit.
Selon France Culture, cette question est au cœur de l’émission consacrée à « La face cachée du système Poutine ». Elle s’appuie notamment sur les recherches de Roman Badanine, journaliste d’investigation russe et cofondateur du média indépendant Proekt. Avec Mikhaïl Roubine, il vient de publier en français Le Tsar en personne, fruit de plus de vingt ans d’enquêtes et de centaines d’entretiens.
Un système construit bien avant la guerre en Ukraine
Pour comprendre le fonctionnement actuel du Kremlin, les auteurs remontent aux débuts de Vladimir Poutine dans les services soviétiques, puis à son passage par la mairie de Saint-Pétersbourg.
Ils décrivent ensuite son ascension politique à la fin des années 1990. Plusieurs groupes vont progressivement former son entourage : d’anciens membres des services de sécurité, des collaborateurs de Saint-Pétersbourg et des hommes d’affaires proches du pouvoir. Le rôle des services de sécurité devient ainsi essentiel. Le FSB, héritier du KGB soviétique, a progressivement accru son influence dans l’État russe.
Cette évolution s’est encore accélérée depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022. Les structures de sécurité occupent désormais une place majeure dans le contrôle politique et social du pays.
Le contrôle de l’information au cœur du système Poutine
L’enquête insiste également sur la construction de l’image publique du président russe. Le Kremlin présente Vladimir Poutine comme un dirigeant fort, défenseur de la stabilité et des valeurs traditionnelles. Cependant, Badanine et Roubine estiment que cette représentation masque le fonctionnement réel du pouvoir.
Les deux journalistes s’intéressent notamment aux affaires sensibles qui auraient été étouffées ou contrôlées afin de protéger le sommet de l’État. Ils analysent aussi les liens entre pouvoir politique, intérêts économiques et services de sécurité.
Roman Badanine considère ainsi que plusieurs représentations de Vladimir Poutine à l’étranger sont trompeuses. Il rejette notamment l’image d’un dirigeant guidé avant tout par une doctrine politique cohérente. Cette lecture constitue l’analyse du journaliste, et non un fait établi indépendamment.
Quelle place occupe la guerre en Ukraine ?
C’est ici que l’enquête rejoint directement l’actualité. Pour Roman Badanine, la guerre en Ukraine ne doit pas seulement être analysée à travers les objectifs territoriaux ou géopolitiques affichés par Moscou. Il considère qu’elle joue aussi un rôle dans la préservation du système politique construit autour de Vladimir Poutine.
La guerre permet notamment au Kremlin de présenter la Russie comme un pays confronté à des ennemis extérieurs. Dans ce contexte, les autorités ont renforcé les restrictions contre les opposants, les médias indépendants et certaines expressions critiques de la guerre.
Par ailleurs, le poids des structures de sécurité a augmenté. Les poursuites pour trahison et espionnage se sont multipliées depuis 2022, tandis que le contrôle d’Internet et des réseaux sociaux s’est renforcé. La guerre extérieure et le durcissement intérieur deviennent ainsi étroitement liés dans cette lecture du système russe.
La guerre transforme aussi le pouvoir russe
Cette évolution ne signifie pas que la guerre explique à elle seule le maintien de Vladimir Poutine au pouvoir.
Le système actuel existait bien avant février 2022. Il reposait déjà sur le contrôle des institutions, la fidélité des élites et le rôle central des services de sécurité. Cependant, la guerre a renforcé plusieurs de ces mécanismes. Elle a notamment donné davantage de poids aux siloviki, les responsables issus des structures militaires et sécuritaires. Dans le même temps, la marge laissée à la contestation publique s’est encore réduite.
Ainsi, le conflit ukrainien n’est plus seulement un enjeu extérieur pour le Kremlin. Il influence désormais directement le fonctionnement politique intérieur de la Russie.
Une enquête construite pendant plus de vingt ans
Le Tsar en personne ne repose pas uniquement sur les événements récents. Roman Badanine et Mikhaïl Roubine ont travaillé pendant plus de vingt ans sur les élites russes. Leur enquête s’appuie sur des centaines d’entretiens et sur leurs précédents travaux journalistiques.
Tous deux ont finalement quitté la Russie. Leur média Proekt a été classé comme organisation « indésirable » par les autorités russes, tandis que Badanine a été désigné « agent de l’étranger ».
Leur livre, paru en français le 17 septembre 2026, cherche donc moins à raconter une nouvelle biographie de Vladimir Poutine qu’à expliquer la mécanique du pouvoir autour de lui.
C’est aussi l’intérêt du débat proposé par France Culture. Il replace la guerre en Ukraine dans une histoire politique plus longue : celle d’un système construit pendant plusieurs décennies et profondément transformé par quatre années et demie de guerre.
