L’Europe est progressivement confrontée à une nouvelle forme de guerre hybride russe, dans laquelle les réseaux d’agents traditionnels sont complétés par un système beaucoup plus complexe d’intermédiaires. Avant, les principaux instruments du Kremlin étaient des diplomates, des officiers du renseignement sous couverture ou des agents recrutés directement. Désormais, Moscou cherche de plus en plus souvent ses exécutants directement au sein des sociétés européennes. Via Telegram et d’autres réseaux sociaux, des personnes confrontées à des difficultés financières, ayant un passé criminel ou simplement disposées à accomplir une mission rémunérée peuvent être recrutées. Une opération russe peut ainsi prendre l’apparence d’un simple acte criminel, alors qu’elle répond en réalité à un calcul géopolitique.
Selon une étude du Centre international de lutte contre le terrorisme et de Globsec, au moins 151 actes de sabotage, incendies volontaires, tentatives d’attentat et autres opérations liées à la Russie ont été recensés en Europe entre février 2022 et février 2026. Les chercheurs ont identifié 172 personnes impliquées dans ces affaires, dont 95 % n’avaient aucun lien officiel avec les services de renseignement russes. Ce chiffre est important non seulement par le nombre d’incidents recensés. Il montre surtout que le mode opératoire du Kremlin évolue : Moscou cherche à réduire le nombre de ses propres agents susceptibles d’être identifiés et privilégie des réseaux dans lesquels plusieurs niveaux peuvent séparer le commanditaire russe de l’exécutant.
Le Kremlin transforme le sabotage en système d’intermédiaires
Après le début de la guerre à grande échelle, les pays européens ont expulsé des centaines de diplomates et d’agents du renseignement russes, renforcé leurs dispositifs de contre-espionnage et fermé une partie des canaux traditionnels utilisés par les réseaux russes. Pour Moscou, cela signifiait perdre une partie des moyens dont elle disposait depuis des années en Europe. Mais au lieu d’abandonner ses opérations, le Kremlin les a adaptées aux nouvelles circonstances. Lorsqu’il devient plus difficile d’envoyer discrètement un agent professionnel près d’une cible, il suffit de trouver quelqu’un qui s’y trouve déjà.
Le recrutement peut alors reposer sur un mécanisme extrêmement simple. Une personne se voit proposer une petite somme d’argent pour photographier un site, transmettre des informations ou effectuer une autre tâche relativement banale. Le paiement peut être effectué en cryptomonnaie et le contact établi par l’intermédiaire de comptes anonymes sur des messageries. Après une première mission, une autre, plus complexe, peut lui être proposée. Cette méthode permet à la fois de créer une forme de dépendance et de tester la volonté de l’intéressé d’aller plus loin. La collecte d’informations peut ensuite déboucher sur un incendie volontaire, la dégradation d’équipements ou une autre opération de sabotage. L’exécutant peut lui-même ignorer l’ensemble de la structure de l’opération et même ne pas savoir que le commanditaire final est la Russie.
Un cas particulièrement révélateur s’est produit au Royaume-Uni en 2024, lorsque trois jeunes hommes ont incendié un entrepôt dans une zone industrielle de Londres. Selon l’enquête britannique, ils avaient filmé l’incendie avec leur téléphone, et la vidéo était ensuite parvenue à Dylan Earl, recruté via Telegram par une structure paramilitaire liée à la Russie. L’un des hangars incendiés abritait des cargaisons humanitaires et du matériel Starlink destinés à l’Ukraine. Selon les enquêteurs, les exécutants directs ne savaient pas pour qui ils travaillaient réellement. Des mécanismes similaires sont apparus dans des affaires en République tchèque et en Lituanie, concernant respectivement des incendies de bus et une tentative d’incendie visant un site abritant du matériel destiné à être livré à l’Ukraine.
Le principal avantage de Moscou : rester dans l’ombre
Pour les services de renseignement russes, ce modèle présente un avantage évident : en cas d’échec de l’opération, c’est avant tout l’exécutant recruté qui s’expose, et non un officier professionnel du renseignement russe. Moscou peut ainsi agir par l’intermédiaire de personnes beaucoup plus difficiles à relier directement à l’État. Si un exécutant est arrêté, il peut être remplacé par un autre sans que le réseau cesse nécessairement de fonctionner. Le Kremlin transfère ainsi une partie du risque sur ceux qu’il utilise pour accomplir ses missions.
Cela explique pourquoi les opérations russes peuvent impliquer non seulement des individus isolés, mais aussi des groupes criminels. Pour ces derniers, la motivation n’est pas nécessairement politique ou idéologique : l’argent et la possibilité de tirer profit d’une opération concrète peuvent suffire. Pour Moscou, cela permet d’accéder à un milieu disposant déjà de ses propres contacts, de certaines compétences et d’une capacité à agir en dehors de la loi. Dans une telle configuration, un service de renseignement étatique utilise de fait l’infrastructure criminelle comme un instrument supplémentaire de sa politique étrangère.
Certaines affaires illustrent également une autre dimension de cette stratégie. La Russie ne cherche pas uniquement à viser des installations militaires précises, mais aussi la logistique, l’industrie et les personnes qui soutiennent l’Ukraine. L’incendie d’une entreprise de défense, la dégradation d’une infrastructure de transport ou l’attaque contre un entrepôt peuvent avoir une portée matérielle limitée tout en produisant un effet psychologique beaucoup plus large. L’objectif n’est pas nécessairement de détruire une installation majeure : il peut simplement s’agir de démontrer qu’elle peut être rendue vulnérable.
L’Ukraine reste une cible importante, mais Moscou voit plus large
Le lien entre une partie des sabotages russes et le soutien à l’Ukraine est évident. Les opérations visent notamment des centres logistiques, des entreprises du secteur de la défense, des infrastructures de transport et d’autres structures liées à l’aide militaire apportée à Kyiv. Pour le Kremlin, il s’agit de tenter de compliquer l’acheminement des armes tout en testant la capacité des pays européens à protéger leurs propres infrastructures contre des attaques clandestines.
Mais réduire la campagne russe à la seule lutte contre le soutien à l’Ukraine serait une lecture trop étroite. Les États européens eux-mêmes deviennent un espace de confrontation avec la Russie. Un sabotage permet de tester les services de sécurité, d’alimenter les tensions au sein de la population, de contraindre les entreprises à consacrer davantage de ressources à leur protection, de démontrer la vulnérabilité d’infrastructures critiques et, dans le même temps, d’observer la réaction politique des gouvernements. Chaque incendie ou cyberattaque peut donc n’être qu’un élément d’une stratégie beaucoup plus vaste.
Dans cette perspective, Moscou teste de fait la frontière entre la paix et la guerre ouverte. La Russie ne va pas jusqu’à un affrontement militaire direct avec l’OTAN, mais crée une situation dans laquelle les pays européens sont contraints de répondre en permanence à des actes qui présentent les caractéristiques d’une campagne organisée. Plus longtemps ce modèle restera sans réponse claire, plus il risque de devenir une nouvelle norme de la sécurité européenne.
Pour la France, la menace russe n’est déjà plus lointaine
Cette évolution revêt une importance particulière pour la France. Paris reste l’une des principales puissances militaires et politiques d’Europe, membre de l’OTAN et acteur majeur de la définition de la politique de sécurité européenne. La France soutient l’Ukraine, développe sa propre industrie de défense et participe aux discussions sur la future architecture de défense du continent. Ses infrastructures, ses entreprises et ses institutions publiques se trouvent donc potentiellement dans le même espace de risques que celui que Moscou teste déjà dans d’autres pays.
La vulnérabilité française ne se limite toutefois pas aux installations militaires ou industrielles. L’influence russe peut agir simultanément sur les plans physique, numérique et informationnel. Une cyberattaque peut paralyser le fonctionnement d’une institution, un sabotage endommager une infrastructure et une campagne de désinformation convaincre une partie de la population que la responsabilité de l’instabilité incombe non pas à la Russie, mais à son propre gouvernement. C’est précisément cette combinaison d’outils qui rend la stratégie hybride du Kremlin particulièrement dangereuse.
La situation française est d’autant plus sensible que l’élection présidentielle de 2027 approche. Les opérations russes peuvent affecter non seulement la sécurité physique du pays, mais aussi l’environnement politique dans lequel les électeurs français se forgent leurs opinions. Moscou peut ainsi simultanément créer une menace et agir sur la manière dont la société française la perçoit.
L’extrême droite française face à son propre test
Dans ce contexte, l’évolution du discours du Rassemblement national sur la Russie prend une importance particulière. Le parti de Marine Le Pen entretenait par le passé des relations nettement plus favorables avec Moscou : Le Pen s’était opposée au renforcement des sanctions après l’annexion de la Crimée, avait rencontré Vladimir Poutine à Moscou en 2017 et son parti avait bénéficié d’un financement via une banque russo-tchèque. Après le début de l’invasion à grande échelle, cet héritage est devenu un handicap politique pour le RN.
Marine Le Pen et Jordan Bardella cherchent désormais à afficher une distance beaucoup plus nette vis-à-vis du Kremlin. Ils évoquent la menace russe, condamnent les opérations de déstabilisation et affirment que Moscou ne doit pas déterminer la politique étrangère de la France. Dans le même temps, le parti défend une limitation de certains volets du soutien à l’Ukraine, tandis que Bardella se montre critique à l’égard de la livraison à Kyiv de certains types d’armes et de l’éventuel déploiement de militaires français.
La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si la rhétorique du Rassemblement national a changé, mais jusqu’où cette évolution est réellement allée. Pour une formation politique qui souhaite convaincre les Français de sa capacité à gouverner, la prise de distance avec le Kremlin peut correspondre à une véritable évolution, mais aussi à une adaptation électorale. La différence ne pourra être établie qu’à travers les décisions concrètes prises après la campagne électorale.
La véritable réponse viendra après l’extinction des caméras
C’est pourquoi le test le plus révélateur pour la politique française ne sera pas constitué par les déclarations des candidats pendant la campagne, mais par leurs décisions une fois l’élection passée. Paris renforcera-t-il la contre-ingérence et le contre-espionnage ? Quelle sera sa réponse aux sabotages et aux cyberattaques russes ? La France restera-t-elle active dans les mécanismes européens de sanctions ? Continuera-t-elle à renforcer ses propres capacités de défense ? Et quelle place le soutien à l’Ukraine occupera-t-il dans cette politique ?
Ce sont ces décisions qui permettront de déterminer si un véritable réexamen stratégique de la relation avec la Russie a eu lieu ou si la rhétorique électorale sert avant tout à modifier l’image politique du parti. Il n’y a aujourd’hui aucune raison de considérer automatiquement comme insincère toute déclaration de prise de distance avec le Kremlin, mais il n’y a pas davantage de raison de considérer un changement de discours comme une transformation définitive sans preuves concrètes.
C’est là que se situe le défi européen plus large. La Russie a déjà adapté son modèle de guerre hybride au renforcement des dispositifs de contre-espionnage : elle peut recourir non plus à ses propres agents, mais à des personnes plus faciles à trouver, à rémunérer et à remplacer. Un saboteur n’a plus nécessairement besoin d’avoir un passeport russe, de porter un uniforme russe ou d’entretenir un contact direct avec un service de renseignement russe pour accomplir une mission au profit de Moscou.
Pour la France, cela signifie que la menace russe n’est plus uniquement une question de politique étrangère ou de guerre en Ukraine. Elle devient progressivement une question de sécurité intérieure, de résilience des infrastructures et d’indépendance politique du pays. Si le Kremlin construit réellement en Europe un réseau d’exécutants interchangeables, le principal défi pour Paris ne sera pas seulement d’identifier le saboteur après le passage à l’acte, mais de déterminer dans quelle mesure l’État est capable de résister à un système dont le commanditaire cherche presque toujours à rester invisible.
