La Russie mène déjà une guerre hybride contre la France : le virage de l’extrême droite française est-il réel ?

Pour la France, la menace russe a depuis longtemps cessé d’être un problème limité au seul flanc oriental de l’Europe. Moscou utilise déjà contre les intérêts français différents instruments de confrontation hybride, allant des cyberattaques et de l’espionnage aux opérations d’influence et aux tentatives d’ingérence dans le processus politique.

C’est dans ce contexte que l’extrême droite française tente de redéfinir ses relations avec la Russie.

Il y a encore quelques années, le Rassemblement national était associé à une politique de rapprochement avec Moscou. Aujourd’hui, Marine Le Pen et Jordan Bardella présentent au contraire la Russie comme une menace et condamnent ses actions de déstabilisation.

Mais une question fondamentale se pose : s’agit-il d’un véritable tournant stratégique ou simplement d’un nouveau décor politique présenté à l’électeur français à l’approche des élections ?

La Russie est déjà au cœur des préoccupations sécuritaires françaises

Paris a de plus en plus de raisons de considérer Moscou non seulement comme un adversaire extérieur, mais aussi comme une source de risques directs pour la France.

Les autorités françaises ont officiellement attribué à la Russie plusieurs cyberattaques visant des institutions publiques et des structures stratégiques françaises. Des établissements diplomatiques, de défense et de recherche ont notamment été concernés.

Parallèlement, la France fait face à des campagnes d’information destinées à manipuler l’opinion publique. À l’approche de la campagne présidentielle, des tentatives visant à produire de faux contenus au nom de médias français, de structures politiques ou de marques connues ont notamment été recensées.

Il ne s’agit donc plus d’un débat abstrait sur une éventuelle « ingérence russe ». L’État français considère désormais les opérations hybrides russes comme une menace réelle pour sa propre sécurité. Dans ce contexte, la position des forces politiques françaises à l’égard de Moscou prend une tout autre importance.

Le Rassemblement national change de ton

L’histoire des relations entre le parti de Marine Le Pen et la Russie est bien connue. Après l’annexion illégale de la Crimée par la Russie, Marine Le Pen s’était opposée au renforcement des sanctions contre Moscou et avait rencontré Vladimir Poutine à Moscou en 2017. En 2014, le parti avait également obtenu un prêt d’environ 9 millions d’euros auprès d’une banque russo-tchèque.

Après le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la situation a évolué.

Le Rassemblement national a commencé à prendre ses distances avec le Kremlin. Marine Le Pen et Jordan Bardella affirment désormais que la Russie ne doit pas dicter la politique française et que ses provocations et opérations de déstabilisation ne peuvent contraindre la France à agir dans l’intérêt de Moscou.

Sur le plan du discours politique, la rupture est visible. Mais un discours ne constitue pas encore une politique d’État.

C’est précisément là que se trouve la question la plus intéressante

Une période préélectorale crée toujours des incitations particulières pour les partis politiques.

Le Rassemblement national doit convaincre les électeurs français qu’il n’est plus une force liée au Kremlin. Son ancienne réputation pourrait devenir un sérieux handicap pour un parti qui ambitionne d’accéder au pouvoir en France, surtout au moment où la Russie est devenue l’une des principales menaces pour la sécurité européenne.

Ainsi, la prise de distance publique avec Moscou peut être à la fois un véritable ajustement politique et une adaptation électorale.

Les déclarations des responsables politiques ne permettent pas, à elles seules, de déterminer avec certitude où s’arrête l’un et où commence l’autre. C’est pourquoi le véritable test ne se fera pas devant les caméras, mais à travers les décisions prises après les élections.

Tant que la campagne se poursuit, les déclarations coûtent moins cher que les décisions

Marine Le Pen peut qualifier la Russie de menace tout en plaidant pour une réduction de l’aide financière française à l’Ukraine.

Jordan Bardella peut dénoncer l’impérialisme russe tout en s’opposant à la livraison à Kyiv de certains types d’armes.

À première vue, ces positions ne sont pas nécessairement contradictoires. On peut considérer la Russie comme une menace tout en refusant de soutenir le niveau actuel d’engagement français pour y faire face.

Mais c’est précisément là que se pose la question de la cohérence.

Si la Russie mène déjà des attaques contre l’espace informationnel français, développe des activités cyber, pratique l’espionnage et, selon les autorités françaises, recourt à un ensemble plus large d’outils de confrontation hybride, la future politique de Paris à l’égard de Moscou ne concernera pas uniquement l’Ukraine. Elle concernera la France elle-même.

Le véritable test commencera après les élections

C’est pourquoi les déclarations actuelles de l’extrême droite française doivent être examinées avec prudence. Non pas parce qu’elles seraient nécessairement insincères, mais parce que la rhétorique électorale ne permet pas encore de savoir quelle sera la politique de l’État.

Un véritable changement pourra être évalué à partir de décisions concrètes : la position sur les sanctions, les investissements dans la défense, la lutte contre les cyberattaques et la désinformation russes, la réponse aux opérations de sabotage, la politique concernant l’aide à l’Ukraine et la volonté de la France de participer au dispositif européen de dissuasion face à la Russie.

Si le ton actuel reste inchangé après les élections et se traduit par des décisions concrètes, cela constituera un signe d’une véritable transformation.

Si, au contraire, le discours évolue une fois la campagne terminée, parallèlement à la politique menée dans les faits, les déclarations actuelles pourront surtout être considérées comme une adaptation électorale.

Pour la France, l’enjeu dépasse largement l’image d’un seul parti

Tout cela intervient alors que la Russie élargit progressivement le champ de sa confrontation avec les pays occidentaux.

Les autorités françaises parlent déjà de cyberattaques et d’autres opérations hybrides. Plusieurs États européens recensent des actes de sabotage, des tentatives d’ingérence et des campagnes informationnelles. La guerre menée contre l’Ukraine reste la manifestation la plus massive de l’agression russe, mais la confrontation ne se limite depuis longtemps plus au territoire ukrainien.

Pour Paris, cette évolution change profondément la nature du problème. La France devra définir sa politique à l’égard de la Russie non seulement à travers la question du soutien à Kyiv, mais aussi au regard de sa propre sécurité : protection des infrastructures critiques, du système politique, de l’espace informationnel et des institutions de l’État.

La question centrale des prochaines élections françaises n’est donc pas de savoir si le Rassemblement national a appris à tenir un discours plus ferme à l’égard de la Russie.

La véritable question est ailleurs : cette position restera-t-elle la même lorsque les caméras de la campagne se seront éteintes ?

C’est alors seulement qu’il sera possible de déterminer si une véritable rupture avec le passé a eu lieu ou si la politique française s’est simplement dotée d’une nouvelle façade électorale.

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