Quatre ans et demi après le début de la guerre à grande échelle menée par la Russie contre l’Ukraine, l’Europe se retrouve dans une situation à laquelle elle s’était le moins préparée politiquement. La guerre n’est pas terminée et le système de sécurité sur lequel la stabilité du continent reposait depuis des décennies ne fonctionne plus comme auparavant.
L’ancien vice-chancelier et ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer met en garde : les Européens devront agir dans un monde où la garantie américaine n’est plus considérée comme inconditionnelle et où la Russie teste de plus en plus les limites de ce qui est acceptable.
L’Ukraine reste le principal front de la sécurité européenne
Malgré les nombreuses initiatives diplomatiques, la fin réelle de l’agression russe n’est pas encore en vue. Pour l’Europe, la question ne se limite donc plus au seul soutien à l’Ukraine.
Moscou a déjà démontré qu’elle était prête à utiliser contre les États européens bien plus que les moyens militaires traditionnels. Cyberattaques, sabotages, opérations d’influence, ingérences dans les processus politiques et autres formes de pression hybride deviennent progressivement les éléments d’une nouvelle confrontation.
C’est pourquoi une défaite de l’Ukraine ou une paix qui lui serait imposée dans des conditions défavorables ne signifierait pas automatiquement le retour à la stabilité. Au contraire, la Russie pourrait considérer l’absence d’une réponse européenne suffisamment forte comme une invitation à poursuivre sa pression.
Moscou observe attentivement les faiblesses de l’Europe
Pour le Kremlin, l’issue des combats en Ukraine n’est pas le seul enjeu. Il est également essentiel de savoir dans quelle mesure l’Europe sera forte, unie et prête à s’engager dans une confrontation de longue durée.
C’est précisément là que se situe le principal problème souligné par Fischer. L’Union européenne dispose d’un potentiel économique considérable, mais elle ne l’a toujours pas transformé en une véritable puissance géopolitique.
Les États européens ont des intérêts différents, des visions différentes de leur future politique de défense et des niveaux variables de volonté à assumer une responsabilité stratégique. Dans les moments critiques, cela devient un problème de rapidité dans la prise de décision.
La Russie bénéficie de cette situation.
Le problème ne se limite déjà plus à la Russie
L’Europe doit désormais tenir compte de plusieurs sources potentielles d’instabilité. Parmi elles figurent l’Iran et le risque d’une nouvelle escalade au Moyen-Orient, qui pourrait avoir des conséquences directes sur la sécurité européenne.
Téhéran a déjà montré sa capacité à utiliser des moyens à longue portée, des drones et un réseau de groupes alliés pour projeter sa puissance au-delà de son territoire. En cas de nouveau conflit majeur entre l’Iran et les États-Unis, les pays européens pourraient être contraints de protéger leurs infrastructures et leurs citoyens contre les conséquences d’une guerre qui se déroulerait officiellement loin de l’Europe.
Cela montre une nouvelle fois que la distance géographique ne garantit plus la sécurité des Européens.
La France et l’Allemagne doivent faire un choix
Un autre problème réside dans le manque d’unité entre les deux principales puissances européennes : la France et l’Allemagne.
Paris défend traditionnellement une plus grande autonomie stratégique de l’Europe. Berlin dispose d’un immense potentiel économique, mais s’est longtemps montré beaucoup plus prudent à l’égard du rôle de la puissance militaire. Dans les nouvelles circonstances, cela ne suffit plus.
L’autonomie stratégique européenne ne peut pas rester une simple déclaration politique. Elle nécessite une industrie de défense solide, des systèmes modernes de défense aérienne, des missiles, des drones, des capacités de cyberdéfense, du renseignement et la capacité de prendre rapidement des décisions communes.
Dans le cas contraire, la dépendance à l’égard des États-Unis changera simplement de forme sans disparaître.
L’ancien monde touche à sa fin
Le plus grand danger pour l’Europe n’est pas sa faiblesse. Au contraire, son potentiel économique, technologique et humain reste considérable.
Le problème est ailleurs : ce potentiel n’a toujours pas été transformé en une force stratégique commune.
Alors que les capitales européennes débattent de l’ampleur de leur responsabilité, la Russie poursuit sa guerre contre l’Ukraine et élargit ses moyens de pression sur l’Occident. Les crises potentielles au Moyen-Orient ajoutent également de nouveaux risques.
La guerre en Ukraine n’est donc plus pour l’Europe un simple problème de politique étrangère. Elle constitue un test de la capacité du continent à défendre lui-même son propre espace politique.
Si l’Europe ne profite pas de la crise actuelle pour construire un véritable système commun de sécurité, la prochaine crise géopolitique pourrait la surprendre beaucoup moins préparée.
Et la question ne sera alors plus celle de l’autonomie européenne. Elle sera plus simple et plus brutale : l’Europe est-elle encore capable de rester un acteur de la politique mondiale ?
