L’Allemagne débat du service militaire alors que la Russie ne demande pas à l’Europe si elle est prête

En Allemagne, des milliers de lycéens sont descendus dans la rue pour protester contre un éventuel retour du service militaire obligatoire. Pour les participants, la question est relativement simple : l’État ne devrait pas décider à la place des jeunes s’ils doivent devenir militaires.

Mais dans le contexte européen transformé par l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, le débat comporte une autre dimension.

Un conflit armé ne commence pas après une consultation de la société sur sa préparation. Un agresseur potentiel n’est pas tenu d’attendre qu’un autre État ait renforcé ses forces armées, constitué ses réserves ou convaincu une nouvelle génération de la nécessité du service militaire.

C’est pourquoi le débat allemand actuel ne porte pas uniquement sur la conscription. Il concerne également la capacité du pays à réagir à une menace avant qu’elle ne devienne une nécessité militaire immédiate.

Les manifestations ont commencé avant même un éventuel retour de la conscription

Le 25 septembre, des manifestations contre le service militaire ont eu lieu dans plusieurs villes allemandes. L’initiative « Schulstreik gegen Wehrpflicht » a revendiqué plus de 45 000 participants dans une centaine de villes.

Les chiffres de la police étaient toutefois nettement inférieurs dans certaines villes : environ 2 400 participants à Berlin, 180 à Francfort, 200 à Stuttgart, 400 à Nuremberg et 700 à Munich. Le chiffre de 45 000 doit donc être considéré comme une estimation des organisateurs et non comme une statistique nationale officielle.

Les manifestations ont été déclenchées par le nouveau système de service militaire et par les procédures obligatoires prévues pour certaines catégories de jeunes hommes.

Depuis 2026, l’Allemagne privilégie dans un premier temps le recrutement volontaire. À partir du 1er juillet 2027, les hommes nés en 2008 ou après devront se soumettre à un examen médical obligatoire. Si le nombre de volontaires est insuffisant ou si la situation sécuritaire se détériore, le Bundestag pourra adopter une loi introduisant un service militaire obligatoire en fonction des besoins de la Bundeswehr. 

Les manifestations interviennent donc avant même une éventuelle décision sur le rétablissement complet de la conscription.

Berlin se prépare non pas à la guerre, mais à la possibilité d’une guerre

L’Allemagne prévoit de disposer, au milieu des années 2030, d’au moins 260 000 militaires d’active et de 200 000 réservistes, soit environ 460 000 personnes au total. 

Le gouvernement allemand relie directement cette réforme à l’évolution de l’environnement sécuritaire européen et à l’agression russe contre l’Ukraine.

Il s’agit d’un changement majeur pour un pays qui, après la fin de la guerre froide, avait considérablement réduit ses capacités militaires et suspendu la conscription en 2011.

Berlin raisonne désormais autrement : la Bundeswehr doit être capable non seulement de participer aux opérations internationales, mais surtout d’assurer la défense de l’Allemagne et de ses alliés de l’OTAN.

La question porte donc à la fois sur les effectifs, les réservistes, les infrastructures, les équipements militaires et la capacité à augmenter rapidement le potentiel de défense du pays.

Le principal problème est celui du temps

C’est ici qu’apparaît la contradiction entre la logique de l’État et celle d’une partie des manifestants.

Un jeune peut déclarer qu’il ne souhaite pas devenir militaire. L’État peut prendre cette position en compte et continuer à privilégier le recrutement volontaire. Mais si une crise militaire majeure survient dans quelques années, il sera trop tard pour constituer une armée à partir de zéro.

Il est impossible de créer en quelques semaines une réserve correctement formée, de former instantanément les spécialistes nécessaires à l’utilisation de systèmes d’armes modernes, de construire rapidement les capacités industrielles et les infrastructures indispensables.

La capacité de défense se construit avant la crise, et non pendant celle-ci. C’est précisément ce principe qui se trouve au cœur de la transformation du système militaire allemand.

La Russie a déjà montré à quelle vitesse la situation peut changer

L’Europe dispose d’un exemple concret.

Avant février 2022, de nombreuses sociétés européennes considéraient une guerre de grande ampleur entre États du continent comme un scénario extrêmement improbable.

Le 24 février 2022, la Russie a lancé son invasion à grande échelle de l’Ukraine. Depuis, la guerre russo-ukrainienne se poursuit, tandis que les États européens réévaluent leurs propres plans de défense. Cela ne signifie pas que l’Allemagne sera nécessairement la cible d’une attaque russe. En août 2026, un représentant de l’OTAN a d’ailleurs déclaré que l’Alliance ne voyait pas de menace imminente d’attaque directe contre les États membres de l’OTAN, tout en soulignant l’intensification des actions hybrides russes en Europe. 

Mais l’absence de menace immédiate aujourd’hui ne constitue pas une garantie pour demain. C’est précisément pour cette raison que le gouvernement allemand considère le renforcement de la défense comme une politique de long terme.

La question n’est pas de savoir si l’Allemagne veut la guerre

Les lycéens qui manifestent parlent de la guerre comme de quelque chose qu’ils veulent éviter. Leur position est compréhensible : pour une personne qui commence sa vie adulte, la perspective d’un service militaire obligatoire signifie une interruption potentielle de ses études, une modification de ses projets professionnels et la possibilité de devoir participer à un conflit armé. Mais la politique de défense de l’État repose sur une autre réalité.

Elle doit tenir compte non seulement du souhait des citoyens de ne pas faire la guerre, mais aussi de la possibilité que la décision de déclencher un conflit soit prise par un autre acteur. La Russie n’a pas demandé à l’Ukraine si elle était prête à une guerre à grande échelle. C’est l’un des principaux enseignements de la guerre russo-ukrainienne pour les autres États européens.

Être préparé ne signifie pas vouloir la guerre

L’augmentation des effectifs militaires ne signifie pas que l’Allemagne cherche à provoquer un conflit armé.

La logique officielle de Berlin repose au contraire sur le renforcement de la défense et de la dissuasion. Le gouvernement fédéral souligne que la crédibilité de la dissuasion ne dépend pas uniquement des investissements dans les équipements militaires, mais également de la disponibilité de soldats et de réservistes. 

La préparation à un éventuel conflit et la volonté de provoquer ce conflit sont donc deux notions opposées. Une défense crédible doit donner à un État davantage de temps et de possibilités pour privilégier les solutions diplomatiques, et non moins. Mais ces capacités doivent exister avant qu’une crise ne survienne.

Une génération allemande née dans la paix face à une nouvelle réalité

Pour une grande partie de la jeunesse allemande, le service militaire est longtemps resté une question associée aux générations précédentes.

La situation est désormais différente. L’Allemagne réintroduit la question de la préparation militaire dans le débat public, renforce ses réserves et augmente les effectifs de la Bundeswehr. Dans le même temps, des lycéens manifestent en affirmant qu’ils ne veulent pas faire partie de ce système.

Ces deux positions ne sont pas nécessairement incompatibles. On peut être opposé à la conscription obligatoire tout en considérant qu’une défense solide est nécessaire. On peut ne pas vouloir combattre tout en soutenant des mesures destinées à réduire le risque de guerre.

Mais l’État doit tenir compte d’un autre facteur : la décision de déclencher une guerre n’est pas toujours prise par celui qui s’y prépare.

C’est pourquoi l’Allemagne ne se demande plus seulement si les jeunes veulent faire la guerre. Elle doit aussi déterminer si le pays disposera de suffisamment de personnel formé et de ressources lorsque la décision d’entrer dans un conflit ne dépendra pas de l’Allemagne.

Pour l’Europe, après l’invasion russe de l’Ukraine, ce n’est plus un débat théorique. C’est une question de préparation stratégique.

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