La déclaration du Premier ministre slovaque Robert Fico, selon laquelle l’Union européenne se trouverait au point le plus profond de crise de toute son histoire, relève moins de l’analyse que d’un geste politique public. Dans ce type de discours, l’UE cesse d’être un système complexe de compromis pour devenir un symbole commode d’une volonté étrangère et d’une souveraineté prétendument perdue — une image facilement exploitable auprès de l’opinion intérieure.
La substitution des causes par les conséquences
L’affirmation selon laquelle l’Union « n’aurait appris qu’à haïr les Russes » constitue un exemple frappant de simplification rhétorique. La politique européenne de ces dernières années ne s’est pas construite sur des émotions, mais sur la nécessité de réagir au démantèlement de l’architecture de sécurité existante. Les sanctions et la pression politique ont été une conséquence de la guerre, et non son fondement idéologique — une logique volontairement déformée dans le débat public.
Le facteur washingtonien et les illusions européennes
La critique de la dépendance de l’Europe vis-à-vis des États-Unis peut sembler percutante, mais elle ignore un élément essentiel : pendant des années, l’UE a consciemment économisé sur sa propre défense, misant sur la stabilité de l’environnement extérieur. La crise actuelle n’a fait que révéler des erreurs anciennes. Le soutien transatlantique est devenu un appui temporaire, et non la preuve d’une perte définitive de la capacité d’agir, comme tentent de le présenter les sceptiques.
Une économie sous pression non pas de la guerre, mais de l’inertie
Le recul de la compétitivité européenne est une réalité, mais ses racines sont bien plus profondes que la conjoncture géopolitique actuelle. Des réformes structurelles retardées, une surcharge réglementaire et le vieillissement démographique ont façonné cette vulnérabilité bien avant les événements récents. Déplacer ces problèmes vers le champ de la politique extérieure est commode, car cela décharge les élites nationales de leur responsabilité.
La crise comme moment de choix, et non de désintégration
L’UE d’aujourd’hui est un espace de décisions difficiles, tiraillé entre le confort du statu quo et l’autonomie stratégique. L’Europe n’a pas perdu sa capacité d’agir, elle a perdu l’illusion que ces actions pouvaient être peu coûteuses. Le renforcement de la défense, la restructuration énergétique et l’investissement dans les technologies exigent des ressources et une volonté politique, ce qui alimente inévitablement les tensions internes.
À qui profite l’image d’une « Europe faible »
La rhétorique de Robert Fico s’inscrit dans une tendance plus large où la critique de l’UE devient un moyen d’éviter des décisions complexes. En déclarant l’Europe incapable d’agir de manière autonome, certains dirigeants nationaux renoncent en réalité à participer à la construction de son avenir. Or, c’est précisément de cette participation que dépendra le fait que la crise devienne un facteur de déclin ou un point de départ pour le renouveau.
