Le service français Viginum a identifié le réseau GlobUs, qui s’appuyait sur des médias africains, des plateformes sociales et des relais locaux pour diffuser des narratifs prorusses. Ses activités sont associées à des personnes ayant auparavant travaillé avec des structures de propagande liées à Evgueni Prigojine.
L’influence russe en Afrique ne se limite pas à la présence militaire, aux accords économiques ou aux relations avec les élites politiques locales. Les opérations informationnelles constituent un autre axe de cette stratégie : elles visent à façonner la perception de la Russie, de sa politique étrangère et de la guerre qu’elle mène contre l’Ukraine. Une enquête du service français de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) montre comment des réseaux d’intermédiaires, des médias et des organisations se présentant comme des plateformes d’expertise indépendantes peuvent être mobilisés à cette fin.
Au cœur de l’enquête figure GlobUs, une organisation qui se présentait comme un club international d’experts, mais qui, selon les conclusions de Viginum, participait à la diffusion de contenus prorusses et anti-occidentaux sur le continent africain. Ses activités concernaient notamment le Cameroun et la République du Congo. Le réseau est également associé à la diffusion de la version russe des événements en Ukraine.
De la propagande dans les territoires occupés aux médias africains
Selon Viginum, deux consultants politiques russes, Ioulia Berg et Andreï Gromov, sont liés à GlobUs. Leurs activités antérieures comprenaient des projets informationnels destinés à promouvoir les intérêts russes, notamment dans les territoires ukrainiens occupés.
En 2022, Gromov a créé le fonds « Renaissance », qui diffusait des contenus sur la guerre en Ukraine conformes à la ligne de la propagande russe. L’organisation a également organisé des déplacements d’étrangers dans les territoires occupés. En avril 2023, Gromov et Berg ont invité un ressortissant allemand, Volker Tschapke, à Marioupol, occupée par la Russie, où il lui a été présenté ce qui était décrit comme la reconstruction de la ville. Quelques mois plus tard, en septembre, Tschapke figurait parmi les observateurs étrangers invités par Moscou à assister aux pseudo-élections organisées dans les territoires occupés.
Ces déplacements peuvent servir à donner l’impression que les actions russes bénéficient d’une reconnaissance internationale. La présence de visiteurs étrangers, suivie de la diffusion de leurs témoignages, permet de présenter des événements organisés à l’avance comme des observations indépendantes de la situation sur le terrain.
Les documentaires constituent un autre outil de cette stratégie. Le fonds a notamment soutenu la production de films sur le Donbass reprenant l’interprétation russe de la guerre. Le documentaire Les réalités du Donbass, réalisé par GlobUs avec le soutien du fonds, a été diffusé en anglais, en français et en russe par la chaîne de télévision africaine Afrique Média TV.
Pourquoi la Russie s’appuie sur les médias locaux
Le recours aux médias africains permet de diffuser les messages souhaités par Moscou au-delà de son propre espace informationnel. Les contenus publiés par des journalistes, des blogueurs ou des chaînes de télévision locales peuvent être perçus par le public comme relevant du débat national, plutôt que comme le produit d’une campagne étrangère.
D’après l’enquête française, GlobUs coopérait avec des représentants des médias locaux, des blogueurs et des responsables politiques. Le réseau utilisait également trois chaînes Telegram réunissant au total plus de 75 000 abonnés.
Cette méthode permet d’adapter les messages aux contextes politiques et sociaux de différents pays. Les contenus peuvent notamment mettre l’accent sur les critiques des pays occidentaux, présenter la Russie comme un partenaire international alternatif ou relayer des affirmations visant à justifier les actions russes en Ukraine. Les thèmes précis des campagnes peuvent toutefois varier selon les publics visés.
L’Afrique représente également un enjeu pour Moscou parce que le soutien international à l’Ukraine ne dépend pas uniquement des décisions des pays européens et nord-américains. Les positions des États africains pèsent sur les discussions diplomatiques, les votes au sein des organisations internationales et la perception de l’agression russe à l’échelle mondiale.
L’héritage du réseau de Prigojine
Les liens entre GlobUs et les anciennes structures d’Evgueni Prigojine ont particulièrement retenu l’attention du service français. De son vivant, Prigojine dirigeait un ensemble de projets associant les activités du groupe paramilitaire Wagner, des relations politiques et des opérations informationnelles à l’étranger.
Après sa mort, en août 2023, une partie des réseaux d’influence qui lui étaient associés a connu une phase de réorganisation et de transfert sous le contrôle de structures étatiques russes. Selon l’analyse française, cette évolution n’a pas nécessairement entraîné la disparition des canaux d’influence déjà établis. Certains outils et contacts ont pu continuer à fonctionner sous de nouvelles formes organisationnelles.
La fondatrice de GlobUs, Ioulia Berg, fait l’objet de sanctions américaines depuis 2021 en raison de sa participation à des opérations d’influence et de désinformation en Afrique et en Europe. Ce cas s’inscrit dans un contexte plus large, dans lequel les États occidentaux cherchent à surveiller non seulement les messages de propagande eux-mêmes, mais aussi les réseaux organisationnels qui permettent de les produire et de les diffuser.
L’influence informationnelle, un instrument de long terme
L’affaire GlobUs illustre la portée géographique des opérations informationnelles russes, qui dépassent largement l’espace médiatique européen. L’Afrique constitue l’un des terrains sur lesquels Moscou cherche à imposer sa propre lecture des événements internationaux, à élargir le cercle des voix qui lui sont favorables et à affaiblir les positions des pays occidentaux.
L’identification d’un réseau ne signifie toutefois pas que tous ses contenus ont influencé l’opinion publique ou déterminé les positions de gouvernements particuliers. Pour mesurer son impact réel, il faudrait disposer de données distinctes sur l’audience atteinte, les réactions du public et les conséquences des campagnes. La structure des activités décrites par Viginum montre néanmoins comment des projets informationnels peuvent associer médias, contacts politiques et expérience acquise lors d’opérations menées dans les territoires occupés.
Pour la France, la mise au jour de GlobUs s’inscrit dans un effort plus large visant à détecter les ingérences étrangères qui exploitent les plateformes numériques et les intermédiaires locaux pour promouvoir les intérêts d’un autre État. Pour les pays africains, cette affaire soulève la question de la transparence des partenariats médiatiques et de l’origine des contenus qui façonnent la perception des conflits internationaux.
Dans la confrontation informationnelle contemporaine, l’influence ne se mesure pas uniquement au nombre de chaînes ou d’abonnés. Elle dépend aussi de la capacité des organisateurs à intégrer leurs messages dans l’espace médiatique local, de manière à ce qu’ils soient perçus comme des prises de position autonomes de ses propres acteurs.
